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Anne-Cécile, l’arbre et le saut dans la vie avec Maison Amorine.
Portrait · L’interview matinale · 15 juillet 2026 par Mathieu ROMAIN
Une semaine après avoir été décorée de l’Ordre du Mérite maritime, Anne-Cécile Bannier-Mathieu a démissionné du barreau. Elle est partie au Sénégal quand même. Elle y a rencontré un arbre, et elle en a fait une maison.
Il faut imaginer la scène telle qu’elle la raconte, sans effets. Vingt ans de barreau derrière elle, une spécialité en droit maritime et en commerce international, des dossiers qui suivent les cargos d’un continent à l’autre, une clientèle installée, un revenu qui ne pose plus de questions. Et puis, deux ans plus tôt, la croix de chevalier de l’Ordre du Mérite maritime — services rendus à la nation, ce qui, pour une femme dans ce milieu, tient encore de l’exception. Elle en parle avec la pudeur de ceux qui savent ce que ça a coûté.
Une semaine après la décoration, elle pose sa démission. Profession libérale : pas de chômage, pas de filet, rien derrière. Le voyage prévu au Sénégal, pour un client, elle aurait pu l’annuler. Elle ne l’annule pas. C’est là, entre deux rendez-vous d’affaires, qu’elle croise un arbre de dix mètres au feuillage clair, aux gousses tordues.
Les Sénégalais l’appellent nébédaye. Les anglophones disent never die, parce que ses pousses desséchées reverdissent à la première pluie. Les botanistes écrivent Moringa oleifera. Tout le monde, partout, l’appelle l’arbre de vie.
Quand elle en parle à l’antenne, elle emploie le vocabulaire qu’on réserve d’ordinaire aux gens. Une rencontre, dit-elle, un avant et un après. On lui fait remarquer qu’il s’agit d’un arbre. Ça ne la trouble pas.
Une rencontre, c’est je crois quand il y a un avant et un après. Ça peut être 10 secondes, ça peut être 5 secondes, ça peut être beaucoup plus long.
Elle jure que rien n’était calculé — la médaille, la démission, l’arbre de vie qui apparaît huit jours plus tard. C’est trop gros pour avoir été fabriqué, et elle a la bonne grâce de ne pas en faire un signe. Elle préfère dire que, parfois, les choses s’alignent. Et elle refuse le mot reconversion. À ses yeux, il n’y a pas eu de rupture, juste un changement d’aiguillage sur un chemin qui continue.
En mars 2025, Maison Amorine existe : amour et moringa, contractés. Trois mois entre l’arbre et la marque. Elle n’est pas cosméticienne et ne prétend pas l’être ; interrogée, elle le dit quatre fois de suite, sans détour. Alors elle applique ce qu’elle sait faire depuis vingt ans, un process. Premier mois, première question : est-ce que je peux mener ça ? Réponse : pas seule. Donc s’entourer, ne pas se tromper de partenaires. Le laboratoire sera breton.
Le cahier des charges tient en quelques lignes dont elle n’a jamais bougé. Sans perturbateurs endocriniens. Cent pour cent d’origine naturelle. Végan. Pas de marque blanche — pas d’étiquette posée sur un produit qui existait déjà. Et un sourcing tenu à la même exigence : l’huile de moringa, huile rare et précieuse, est certifiée Fair for Life, une coopérative de femmes est soutenue au Sénégal à hauteur de 1 % des bénéfices, une filière d’upcycling de tourteaux tourne au Rwanda.
Les premiers soins arrivent le 15 mai 2026. Deux seulement, dans une gamme appelée Héritage Moringa : une crème régénérante, un élixir précieux. On lui objecte que c’est peu pour un lancement. Elle répond que l’excellence demande du temps et qu’elle n’a pas peur de rater un marché. Un an et demi après l’arbre, tout est en place.
L’histoire serait belle même sans preuves ; il se trouve qu’il y en a. Les publications recensent des propriétés anti-inflammatoires documentées, portées notamment par la quercétine et les isothiocyanates, ainsi qu’un potentiel antioxydant élevé des extraits de feuilles, corrélé à leur richesse en flavonoïdes. L’industrie du soin s’y intéresse depuis peu : une étude a évalué l’extrait de feuilles comme ingrédient cosmétique actif.
Le reste, elle ne l’avait pas prévu. Deux ou trois clientes lui écrivent que leur couperose s’est apaisée, que leur eczéma a reculé. Des soins pensés pour ralentir les signes de l’âge qui font autre chose. Elle ne le revendique pas, ne le transforme pas en argument. Elle le raconte comme une surprise, et c’est peut-être ce qu’il y a de plus crédible dans son discours.
Au bout de la chaîne, il y a un flacon sur une étagère : une boutique bordelaise, un coiffeur à Limoges, un hôtel cinq étoiles à Saint-Palais-sur-Mer. Au début de la chaîne, il y a des femmes assises qui trient le moringa graine par graine, feuille par feuille, pendant des heures, des gestes que personne ne filme. C’est là qu’elle place son point d’origine, et c’est le seul moment de l’interview où sa voix change.
Trop souvent dans l’industrie cosmétique, on oublie la base de la base. Cette énergie-là, elle est là-bas, mais cette énergie-là, elle est dans nos soins.
Sur le flanc des packagings, un motif de wax rappelle d’où vient la matière. Ce tissu que les femmes africaines portent est lui-même porteur de messages : on s’y adresse des choses par les motifs. Rien n’est décoratif chez elle, pas même la décoration.
Sauveterre est loin de Dakar, et pourtant la question qu’elle pose se pose aussi bien à Blasimon qu’à La Réole : jusqu’où va-t-on quand on décide de traverser sa peur ? Elle avait exactement ce qu’on est censé vouloir, et elle l’a posé — pas par dégoût, par cohérence. Elle dit volontiers que la chance sourit aux audacieux ; Je lui ai proposé de remplacer chance par cohérence, et elle a accepté l’échange sans discuter.
Il reste de cette heure une phrase qui ne coûte rien à emporter et qui vaut pour n’importe quel projet, une radio associative comprise : monter quelque chose n’est jamais facile, mais vivre la difficulté quand elle fait sens, ce n’est plus lutter, c’est construire.
Elle a démissionné sans filet. Elle a rencontré un arbre qui ne meurt jamais. Elle en a fait une maison. Amorine. Ecoutez là, juste ici
Écrit par: Mathieu ROMAIN
Anne-Cécile Bagnet Mathieu commerce équitable. cosmétique naturelle entrepreneuriat interview matinale Maison Amorine moringa portrait reconversion. Sénégal
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