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Culture – 23 juin 2026 par Mathieu ROMAIN
Philippe Vigier ne regarde pas la grande scène en acier qui encombrait d’ordinaire la place des Tilleuls. Cette année, elle n’existe pas. Le budget a fondu, raboté par les baisses de subventions publiques. Le nouveau président de l’association Bande Originale a sorti sa calculette de poche et a tranché dans le vif.
Pas une seule ligne artistique ne bougera. L’économie se fera sur le métal, les structures louées à prix d’or et les intermédiaires techniques. À la place, une centaine de bénévoles s’activent sous le soleil de juin pour clouer deux cents mètres carrés de planchers de bois récupérés et monter des praticables prêtés par les villages voisins.
Le festival des 24 Heures du Swing de Monségur s’apprête à accueillir entre six mille et douze mille personnes du 3 au 5 juillet 2026 pour sa trente-sixième édition. Une mutation forcée qui ramène les têtes d’affiche sous la charpente séculaire de la Halle et transforme la place des Tilleuls en une immense guinguette à ciel ouvert. Ici, l’austérité budgétaire produit de la sueur, du bois brut et de la proximité.
L’ouverture ne s’embarrasse pas de grands discours. Le vendredi 3 juillet, dès onze heures du matin, les déambulations lourdes et généreuses du Oyster’s Dissident réveillent le pavé du marché traditionnel. Le soir, l’apéro jazz s’installe autour de la Halle avant que la place des Tilleuls ne s’enflamme à vingt heures avec le Big Band de Gradignan. Les musiciens y livrent un hommage rigoureux à Duke Ellington, rejoints par le guitariste parisien Frédéric Loizeau.
À vingt-deux heures, les planches neuves fument déjà sous les semelles. Le Hot Sugar Band prend les commandes pour faire basculer la bastide dans la culture des caves parisiennes et du Lindy Hop. Dans l’ombre des arcades, deux couples de danseurs internationaux – Hector et Sonia venus de Barcelone, Peter et Chloé arrivés de Bretagne – encadrent les premiers ateliers de perfectionnement au gymnase et dans le hall rénové du cinéma Eden. Les corps tournent, frottent le bois, jusqu’au DJ set de deux heures du matin qui étire la nuit.
Le samedi 4 juillet, le festival montre son identité profonde : un point de rencontre où les générations se percutent sans ménagement. Les collégiens de la classe jazz d’Éléonore de Provence ouvrent le bal sous la Halle à dix-huit heures, fiers devant leurs familles. Puis le climat change. À vingt heures, le quartet Albatros déploie son jazz poétique sur la scène des Tilleuls. Lauréat du prix Note Bleue au tremplin Action Jazz en janvier dernier au Rocher de Palmer, le groupe impose son style, porté par un guitariste et un pianiste inventifs.
« Au lieu de couper dans le budget artistique, on a plutôt décidé de couper dans le budget technique », explique Philippe Vigier au micro de REM. « Ça va faire un peu plus de boulot aux bénévoles, mais on aura deux lieux magnifiques. »
La tension monte d’un cran à vingt et une heures quinze sous la Halle avec le Kei McGregor’s Band. C’est l’héritage direct du jazz sud-africain de l’époque de l’apartheid, une fanfare blanche et noire ultra-festive importée des terres voisines du Lot-et-Garonne. Pendant que le Hot Swing Sextet fait transpirer les Tilleuls avec la trompette incisive de Thibault Bonte, la Halle se prépare au choc de vingt-trois heures. Le saxophoniste franco-suisse Léon Phal y injecte ses boucles électro et ses rythmes groove, ramenés des plus grands festivals européens.
Le dimanche 5 juillet commence par un paradoxe acoustique. À onze heures, les cuivres du Oyster’s Dissident font trembler les vitraux de l’église de Monségur, guidant les fidèles et les curieux du parvis jusqu’aux bancs de pierre avant le repas partagé sous les arbres.
L’après-midi appartient à la transmission. À seize heures, le monstre sacré de l’orgue jazz Emmanuel Bex rejoint les élèves de quatrième sous la Halle pour restituer un travail de création mené tout au long de l’année, avant de déployer son propre quartet pour un hommage vibrant à Eddy Louiss. La transe finale arrive à dix-neuf heures avec le pianiste Alfredo Rodriguez. Adoubé par Quincy Jones, le musicien cubain démonte et reconstruit la culture pop internationale, réarrangeant les thèmes de Britney Spears en une tornade de notes latines. Les derniers survivants se retrouveront tard dans la nuit pour le bœuf traditionnel au café Le Dolce.
Maintenir un événement de cette ampleur sans céder à la facilité commerciale est un tour de force. Pour Monségur, ce festival n’est pas une simple animation estivale isolée, c’est l’arbre qui cache une forêt d’initiatives à l’année. Les bénéfices et l’énergie déployée soutiennent le jazz en balade dans les communes rurales de l’Entre-deux-Mers, la survie du cinéma Eden et la création d’une future saison culturelle mêlant théâtre et stand-up. Sauver les artistes en sacrifiant les structures de location est un choix politique fort qui redonne aux bénévoles leur rôle de bâtisseurs de la culture locale.
Les infos de cette trente-sixième édition seront à retrouver sur le site officiel de les 24 Heures du Swing.
Écrit par: Mathieu ROMAIN
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