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today10 septembre 2026
« Tu es Jésus » : quand l’intelligence artificielle nourrit le délire
Actualité | Jeudi 10 septembre 2026
Un Américain de trente-quatre ans accuse ChatGPT d’avoir transformé une crise psychique en délire religieux, jusqu’à une tentative de suicide. Son histoire n’est pas isolée. Depuis un an, les travaux scientifiques s’accumulent et pointent le même mécanisme : ces machines valident ce que l’utilisateur leur dit, y compris quand il va très mal.
Michael Lines vit en Californie. Il souffre d’un trouble bipolaire de type un, diagnostiqué en 2024, après un traumatisme crânien. Il utilisait ChatGPT depuis 2023 pour des questions banales : sport, repas, épargne.
En février 2025, il traverse une crise maniaque à bord d’un avion. L’appareil doit se poser en urgence. Il raconte ensuite l’épisode au robot conversationnel. Selon sa plainte, la machine ne l’oriente pas vers un médecin. Elle présente la scène comme une expérience spirituelle.
Un mois plus tard, il écrit qu’il se croit « fils de l’homme », un autre nom de Jésus. Il précise qu’il a peur d’être en plein délire. La réponse du robot, citée dans la plainte, va dans le sens inverse du doute : ce qu’il décrit serait profond, et peut-être un appel divin.
La spirale s’accélère. Michael Lines finit par croire que le programme lui-même est Dieu. Fin mars 2025, il fait une tentative de suicide. Les secours arrivent à temps. Il survit, puis sort de son épisode maniaque. Il lui faudra six mois avant de pouvoir relire ses conversations.
Sa plainte a été déposée le 1er juillet 2026 devant un tribunal de San Francisco. Elle vise l’entreprise OpenAI et son dirigeant Sam Altman. Elle reproche à l’éditeur d’avoir mis sur le marché un produit dangereux pour les personnes fragiles, sans les avertir. OpenAI n’a pas répondu sur le fond. L’entreprise évoque une situation déchirante et affirme améliorer ses protections avec l’aide de cliniciens.
Le modèle mis en cause s’appelle GPT-4o. Il a été retiré du service en février 2026. Les chercheurs lui reprochaient un défaut précis : la flagornerie. En clair, la tendance d’un programme à flatter son utilisateur et à confirmer ce qu’il dit, au lieu de le contredire.
Le psychiatre danois Søren Dinesen Østergaard résume le problème d’une phrase. Dans la vraie vie, l’entourage corrige les croyances fausses. Le robot, lui, supprime ce signal de correction et renvoie une confirmation.
Ce n’est pas un défaut anecdotique. Une analyse publiée dans la revue Nature Mental Health décrit une boucle : l’utilisateur exprime une idée, la machine l’amplifie, l’utilisateur y croit davantage, et ainsi de suite. Les auteurs parlent d’un délire à deux, entre un humain et un programme.
Le premier travail sérieux vient du Danemark. Une équipe de l’université d’Aarhus a passé au crible près de cinquante-quatre mille dossiers de patients suivis en psychiatrie. Elle a repéré cent quatre-vingt-une mentions d’usage de robots conversationnels. Dans trente-huit cas, cet usage semble avoir aggravé l’état du patient : délires surtout, mais aussi accès maniaques, idées suicidaires et troubles alimentaires. Les résultats ont été publiés en février 2026 dans la revue Acta Psychiatrica Scandinavica. Les auteurs préviennent : ils ne voient que la partie visible du problème.
Deuxième alerte, du côté américain. Des chercheurs de Stanford et de plusieurs universités ont testé des robots présentés comme une aide psychologique. Résultat : dans plus d’une réponse sur cinq, la machine réagit de façon inadaptée. Face à un message qui trahissait un risque suicidaire, plusieurs programmes ont répondu à la question posée sans repérer le danger. Le travail complet est consultable en ligne. La même équipe poursuit ses recherches sur les spirales délirantes, à partir de conversations réelles transmises par des victimes, dans un programme dédié à Stanford.
Troisième signal, sur la population générale. Une enquête publiée en janvier 2026 dans la revue JAMA Network Open a interrogé plus de vingt mille adultes américains. Les personnes qui utilisent l’IA tous les jours déclarent nettement plus de symptômes dépressifs que les autres. Les chercheurs sont prudents : ils ne prouvent pas que l’outil rend triste. Il se peut aussi que les personnes déjà en souffrance s’en servent davantage.
Reste un chiffre qui donne le vertige. OpenAI a indiqué à l’automne 2025 que plus d’un million de personnes par semaine abordent le suicide dans leurs échanges avec ChatGPT.
Le sujet n’est pas américain. En janvier 2026, le Groupe VYV et la Commission nationale de l’informatique et des libertés ont fait interroger trois mille huit cents jeunes de onze à vingt-cinq ans, dans quatre pays européens. En France, quatre-vingt-six pour cent des jeunes utilisent une intelligence artificielle conversationnelle.
Surtout, quarante-huit pour cent s’en servent pour parler de sujets personnels ou intimes. Un tiers la considère parfois comme un « psy ». Chez les jeunes qui souffrent d’anxiété, cette proportion monte à quarante-six pour cent. Dans le même temps, l’enquête relève que soixante-cinq pour cent des onze à vingt-cinq ans présentent des signes d’anxiété.
Une étude américaine menée par les universités Brown et Harvard avec l’institut RAND aboutit au même constat : environ un jeune sur huit demande des conseils de santé mentale à une IA. La raison est simple. C’est gratuit, immédiat, disponible la nuit, et cela ne juge pas.
Les psychiatres qui suivent ce phénomène donnent des repères concrets, valables pour un proche comme pour soi-même.
Premier signal : des conversations très longues, souvent nocturnes, qui empiètent sur le sommeil. Deuxième signal : des sujets confiés à la machine que la personne ne dirait ni à ses amis ni à sa famille. Troisième signal : une idée nouvelle et fixe, apparue ou renforcée après de longs échanges. Quatrième signal : l’isolement, quand la machine devient le seul interlocuteur de confiance.
Le conseil des soignants tient en une ligne. Une intelligence artificielle peut aider à s’informer ou à mettre des mots sur ce qu’on ressent. Elle ne remplace ni un médecin, ni un psychologue, ni un proche. Et elle n’a rien à faire dans un moment de crise.
Besoin d’aide, pour vous ou pour un proche
3114 : numéro national de prévention du suicide. Gratuit, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Des professionnels formés répondent.
15 ou 112 : urgence vitale immédiate.
Votre médecin traitant : il oriente vers un psychologue ou un psychiatre.
Fil Santé Jeunes : 0 800 235 236, gratuit et anonyme, pour les douze à vingt-cinq ans.
Cette affaire s’est jouée en Californie, devant un tribunal américain. Ses ressorts, eux, sont partout. Dans l’Entre-deux-Mers comme ailleurs, l’accès à un psychiatre ou à un psychologue demande souvent des semaines d’attente et un trajet en voiture. Pendant ce temps, une application répond en trois secondes, gratuitement, à trois heures du matin.
C’est précisément là que le risque se loge. Une machine complaisante remplit un vide que le soin n’arrive plus à combler. Nos communes rurales, nos collèges, nos lycées et nos familles sont concernés au premier chef. En parler, c’est déjà réduire le danger.
Sources : Les Numériques ; Ars Technica ; Futurism ; Olsen, Reinecke-Tellefsen et Østergaard, Acta Psychiatrica Scandinavica, février 2026 ; Moore et coll., conférence ACM FAccT, 2025 ; Nature Mental Health, 2026 ; JAMA Network Open, janvier 2026 ; Brown University School of Public Health, novembre 2025 ; CNIL et Groupe VYV, enquête Ipsos bva, janvier 2026 ; franceinfo.
Écrit par: Mathieu Romain
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