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La Réole : Jette Milberg Petersen libère les langues Mathieu Romain
Culture et Société | 18 février 2026
Jette Milberg Petersen ajuste ses lunettes fines, ses mains traçant une carte invisible dans l’air chaud du studio de Radio Entre-Deux-Mers. Sa voix, douce et teintée d’un léger accent scandinave, se pose fermement sur la table de mixage alors qu’elle ravive un souvenir tranchant. Au sein de la multinationale de logistique où elle travaillait, la direction lui avait intimé l’ordre de cesser de parler le danois. La peur de ce que les cadres ne comprenaient pas venait de se muer en censure administrative.
Dans les couloirs feutrés de la filiale française où elle gérais les flux de transports, sa langue maternelle était devenue suspecte. Les directeurs parisiens redoutaient les secrets prétendument chuchotés entre la jeune femme et les chauffeurs routiers qui franchissaient les lourdes grilles du dépôt de marchandises. « On m’a interdit à un moment donné de parler le danois avec un interlocuteur danois ou un chauffeur qui rentrait », raconte-t-elle, un sourire incrédule au coin des lèvres. Cette injonction absurde a agi comme un puissant déclic pour celle qui vit en France depuis plus de quarante ans. Plutôt que de se plier au dogme de l’uniformisation, elle en a fait le fondement d’un engagement associatif majeur.
C’est tout simplement la compréhension de la langue de l’autre sans avoir appris à la parler.
À la tête de l’Apicad, Jette Milberg Petersen défend désormais l’intercompréhension, une pratique qui bouscule les vieilles méthodes scolaires. L’objectif consiste à valoriser la capacité d’écoute plutôt que d’exiger une maîtrise parfaite de la parole. Cette approche désamorce l’insécurité linguistique, ce blocage psychologique qui paralyse tant de salariés lors des réunions internationales ou des échanges transfrontaliers.
Le samedi 21 février, dès 8 heures du matin, cette philosophie va quitter la rigueur des laboratoires pour se frotter au béton frais et aux cageots de pommes du marché de La Réole. Sous les auvents colorés des maraîchers, les bénévoles de l’association déploieront un dispositif baptisé « Personne n’est nul en langue ». La présidente y prépare une surprise ludique destinée à intriguer les passants entre deux achats de légumes, les incitant à utiliser leur propre langue maternelle, quelle qu’elle soit.
L’après-midi prolongera cette exploration dans le calme de la salle de conférence de la mairie, au premier étage. De 13 heures à 14 heures, le collectif Pola et les Reporteurs y recueillera les confidences des habitants sur leurs parcours linguistiques, leurs réussites et leurs blessures de langage. Ces témoignages seront immédiatement réinterprétés sous forme de saynètes improvisées, maniant l’ironie pour désamorcer nos complexes collectifs. Juste après, à 14 heures, le chercheur Jean-Luc Vidalenc prendra la parole pour une conférence intitulée « Grandir avec plus d’une langue », un moment important pour les parents et les enseignants confrontés au bilinguisme quotidien.
Les festivités débuteront en réalité dès le vendredi soir à 18 heures au Jardin sur le toit, le local associatif de l’impasse du Loup. Autour des tasses fumantes et des verres partagés, une enseignante du lycée de La Réole animera une initiation vivante à l’occitan à travers des contes et des chants. « La musique et le chant permettent d’entrer dans la langue sans la barrière de la grammaire », souligne l’organisatrice. Le lendemain à 17 heures, les chaises en bois de La Petite Populaire accueilleront Jean-Pierre Chavagne pour un atelier pratique interrogeant l’histoire et la survie des langues de France.
Il faut ouvrir les oreilles surtout, et ne pas avoir peur.
Le point d’orgue de ce week-end se jouera sur les planches du Théâtre le 5 du Bis. Le comédien Rémi Boiron y présentera un spectacle humoristico-poétique retraçant la tumultueuse épopée de la langue française, de ses racines latines à ses mues contemporaines. Une démonstration par le rire que les mots ne sont pas des objets figés, mais des organismes vivants en perpétuelle mutation.
Cette célébration de la diversité linguistique résonne fortement avec la réalité de l’Entre-Deux-Mers. Nos communes accueillent une population plurielle, où se croisent des familles ancrées ici depuis des générations, des viticulteurs et des professionnels venus d’autres horizons. Face à cette mosaïque, le réflexe du repli ou la normalisation par un anglais standardisé appauvrissent les relations humaines. L’intercompréhension offre un outil d’intégration concret, que ce soit pour accueillir dignement un travailleur saisonnier ou pour redonner une place de choix aux vieux parlers locaux à Targon, Pellegrue ou Sauveterre-de-Guyenne. Faire tomber la peur de ne pas se comprendre, c’est d’abord décider de s’écouter.
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