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REM Radio, l’autre Gironde REM Radio
Le café fume. Dehors, le ciel hésite encore entre le bleu et le rose. Sur la table, deux bols. L’un est plein. L’autre attend.
Personne ne viendra s’asseoir en face. Il le sait. Il l’a posé quand même.
On fait tous ça. Pas forcément avec un bol.
On invite le passé à table. On lui tire une chaise. On lui sert à boire. Et, sans s’en rendre compte, on lui laisse la parole.
Alors le collègue prend les traits du professeur qui nous humiliait en cinquième. La personne qu’on aime porte le manteau d’un ancien amour. L’enfant assis à côté de nous devient celui qu’on était à huit ans. On essaie de soigner une vieille blessure avec les gens d’aujourd’hui. Des gens qui n’ont rien demandé.
D’où cette question, simple, un peu gênante. Pourquoi est-ce que je fais ce que je fais ?
La raison qu’on donne aux autres, on la connaît par cœur. On la récite bien. Celle qu’on se donne à soi, le matin, quand personne ne regarde, c’est une autre affaire.
On dit : j’ai envie. Envie de cette maison. De ce poste. De cette histoire. Mais envie de quoi, au juste ? De la maison, ou que quelqu’un la voie un jour, cette maison ? Du poste, ou de prouver à la conseillère d’orientation qu’elle s’était trompée ?
Certaines envies sont à nous. D’autres sont arrivées par héritage, avec la vaisselle de famille. On les sort chaque matin. On ne se souvient plus de qui nous les a données.
Se poser la question n’oblige à rien. On peut garder le bol. Il suffit de savoir pour qui on le pose.
Quand on le sait, quelque chose se détend. Les gens autour de nous retrouvent leur vrai visage. Le patron redevient un patron. La belle-sœur redevient une belle-sœur. Le gamin qui renverse son chocolat redevient un gamin qui renverse son chocolat. Et c’est reposant, des gens qui sont simplement eux-mêmes.
Parfois, la question mène plus loin. On découvre qu’on pose ce bol depuis des années pour une vie qu’on continue par fidélité. Un projet qui nous a coûté trois ans. Une ville où l’on a déjà déballé tous les cartons. Et on appelle ça de la constance.
Changer de cap demande des muscles. Il faut regarder ce qu’on a vécu, garder ce qui était bon, le glisser dans le sac. Puis repartir dans l’autre sens, le sac plus lourd qu’à l’aller.
Il y a peut-être, sur votre table, un bol que vous posez seulement parce que vous l’avez toujours posé. Rien ne presse. Regardez-le une minute, le temps du café.
Dehors, le jour se lève. Et dans la lumière, on distingue enfin qui est vraiment assis à notre table.
Écrit par: Mathieu Romain
© REM, radio associative de l'Entre-deux-Mers et du Sud-Gironde · 98.4 FM
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